| George
Sand est née en 1804 et est décédée en 1876.
Elle na donc pas pu connaître Louis-Claude de Saint-Martin,
étant donné que celui-ci est décédé
en 1803. Parmi les rencontres importantes que fit Saint-Martin, il est
bon de mentionner celle avec Châteaubriand que celui-ci relate
dans ses Mémoires dOutre-Tombe. George Sand aurait
pu connaître personnellement Marie-Anne Lenormand, mais il ne
semble pas quelles ne se soient jamais rencontrées. Elle
névoque jamais cette voyante dans ses mémoires (Histoire
de ma vie) et ne la mentionne quune seule fois dans toute
sa correspondance, lorsquun de ses amis était allé
la consulter (Lettre à Charles dAragon, dans SAND, George.
Correspondance. Textes réunis, classés et annotés
par Georges Lubin. Paris : Garnier, 1967. Tome III. pp.25-26.)
En ce qui concerne Hyacinthe Thabaud Delatouche, il y a une confusion
possible entre le père et le fils. Le père sappelait
bien Hyacinthe Thabaud Delatouche et était directeur de la loterie
dOrléans. Il a connu le père de George Sand et le
père dun autre de ses amis, Charles Duvernet. Je ne pourrais
dire si George Sand connut personnellement Delatouche père. Son
fils, Hyacinthe-Joseph-Alexandre, dit Henri Delatouche (1785-1851) était
un écrivain berrichon qui fut très proche de Sand. Il
fut son mentor lorsquelle arriva à Paris et se lança
dans la carrière littéraire. Etant donné quil
y a une confusion dans votre demande entre Thabaud Delatouche père
et Henri Delatouche fils, je vous signale les références
les concernant tous les deux :
- SAND, George, Histoire de ma vie, dans uvres autobiographiques.
Paris : Gallimard, 1970. coll. Bibliothèque de la Pléiade,
tome 1, pp.171-172. Sand mentionne à ces pages une pièce
de théâtre que son père jouait avec Delatouche père.
- SAND, George, Histoire de ma vie, dans uvres autobiographiques.
Paris : Gallimard, 1971. coll. Bibliothèque de la Pléiade,
tome 2, p.138. Sand y relate limportance dHenri Delatouche
dans le choix de son pseudonyme. Idem, pp.147-148 : pages sur le rôles
de mentor qui était celui de Delatouche auprès des jeunes
Berrichons de Paris.
- SAND, George. H. de Latouche, dans Autour de la Table. Paris
: Calmann-Lévy, 1862. pp.229-259. Cest un long article
écrit par Sand après le décès de Delatouche.
Elle y retrace leurs relations. Pour ce qui est de linfluence
de Louis-Claude de Saint-Martin et de sa philosophie sur George Sand,
il convient de rester prudent. George Sand avait dans sa bibliothèque
Lhomme de désirs de Saint-Martin. Cependant, elle
ne semble pas connaître très bien ce personnage, puisque
lorsquelle écrit Consuelo, un roman initiatique
qui se déroule au XVIIIe siècle, elle demande à
un ami de lui envoyer des renseignements à son sujet (Lettre
à Ferdinand François, dans SAND, George. Correspondance.
Textes réunis, classés et annotés par Georges Lubin.
Paris : Garnier, 1969. Tome VI. pp.173-176). Louis-Claude de Saint-Martin
napparaîtra finalement pas dans Consuelo, puisque
laction se déroule vers 1750 : il aurait été
âgé à peine dune dizaine dannée.
Quelques années plus tard, lun de ses amis, Louis Blanc,
lui envoie son livre Histoire de la Révolution française,
dans lequel il parle de Saint-Martin. George Sand répond à
Louis Blanc et mentionne aussi le Philosophe Inconnu (Lettre à
Louis Blanc, dans SAND, George. Correspondance. Textes réunis,
classés et annotés par Georges Lubin. Paris : Garnier,
1971. Tome VIII. pp.107-109.).
Si Louis-Claude de Saint-Martin napparaît pas dans Consuelo,
apparaissent en revanche Cagliostro et le comte de Saint-Germain, ainsi
que Jacob Boehme qui est mentionné. Ce roman de Consuelo
permet à Sand de faire le point sur ses croyances sur loccultisme
et le paranormal. "Sa position devant locculte est des plus
nettes : il faut étudier les phénomènes surnaturels
et remplacer par lexamen la moquerie." (CELLIER, Léon.
Loccultisme dans Consuelo, dans Romantisme, 1977, n°16,
p.8.). Pour Sand, Cagliostro représente le charlatan dans toute
son ampleur, comme le montre cet extrait du roman : "Si vous abandonnez
les faits, prenez garde, les charlatans sy logeront, et les imbéciles
aussi
où Laplace se récuse, Cagliostro paraît."
: (Ibidem). Le comte de Saint-Germain a un traitement plus ambigu :
"Cependant, un vent de folie souffle sur le roman : ce Saint-Germain
précisément est-il un charlatan ou un fou ? G. Sand prend
la parole pour déclarer : "Disons, en passant, que laventurier
avait un grain denthousiasme et de folie ; que sil était
charlatan et même jésuitique a beaucoup dégards,
il y avait eu au fond de tout cela une conviction fanatique qui présentait
de singuliers contrastes et lui faisait commettre beaucoup dinconséquences."
Si Cagliostro, le parfait charlatan, fait horreur à Albert comme
à G. Sand, pour la romancière Albert a "la folie
du comte de Saint-Germain". Celui-là justifie donc celui-ci.
" : (Ibidem). Ce roman est également une réflexion
sur la nature de lextase, de la folie mystique ou artistique.
Saint-Martin a-t-il influencé directement George Sand ? Il est
difficile de trancher avec certitude. Certes, il y a des aspects de
sa pensée qui se retrouvent chez Sand, mais il est difficile
de dire sil sagit dune influence directe ou dun
climat général dont toute cette génération
romantique était imprégnée. Je pencherai dailleurs
davantage pour cette deuxième solution, à la différence
de Balzac qui a pu être influencé plus directement. Globalement,
George Sand sintéressait beaucoup aux sociétés
secrètes (compagnons du Tour de France, Carbonari,
) et
à la Franc-Maçonnerie (son compagnon Alexandre Manceau
sera reçu franc-maçon en 1854 mais on na pas pu
identifier à quelle loge il était intégré
(voir CHEVEREAU, Anne. Alexandre Manceau. Le dernier amour de George
Sand. Saint-Cyr-sur-Loire : Christian Pirot, 2002. p.68 et 196.).
Voici quelques points de rapprochements entre Sand et Saint-Martin :
Leur vision de la Révolution est assez proche. Cest
probablement dans ce domaine que Saint-Martin a le plus influencé
les Romantiques. Il voit la Révolution comme un châtiment
provisoire envoyé par la Providence, provoqué par la déchéance
des rois et des prêtres. Cette vision religieuse de la Révolution
se retrouve chez Sand et chez Michelet, tout comme chez Louis Blanc.
"En cherchant à représenter les événements
de 1789, les romantiques ont produit un nombre impressionnant de textes
littéraires qui renvoient à des concepts religieux pour
interpréter le mouvement révolutionnaire. Au début
du siècle, le philosophe mystique Louis-Claude de Saint-Martin
avait déclaré que la Révolution française
avait été une guerre de religion
Michelet à
son tour vit la Révolution de 1789 comme une tentative pour créer
une nouvelle religion
Chez Sand, comme chez dautres penseurs
de lépoque, le phénomène révolutionnaire
continua à sécrire, jusquaux événements
de 1848, avec toutes les marques du lyrisme et du sacré. La figure
du Christ était présentée comme lincarnation
de lesprit révolutionnaire. " (HOOG NAGINSKI, Isabelle.
George Sand. Lécriture ou la vie. Paris : Champion,
1999. p.179.)
Limportance de la nature est évidemment aussi capitale
chez Sand, bien que je pense quelle subisse davantage linfluence
de Rousseau à cet égard, et donc pensait peut-être
lhomme à partir de la nature, et non la nature à
partir de lhomme.
Dans sa cosmogonie, Saint-Martin insiste sur lhomme primordial
androgyne. Cet aspect est capital chez Sand et le mythe de landrogyne
parcourt toute son uvre. Encore une fois, il sagit dun
thème cher aux Romantique et non particulier à Sand, puisquon
le retrouve également chez Henri Delatouche (Fragoletta),
Gautier (Mademoiselle de Maupin), Balzac,
Le thème de lhomme - ange déchu, romantique
sil en est, est aussi très présent chez Sand, et
dans une optique assez proche de celle de Saint-Martin. Selon lui, lhomme
déchu se souvient des cieux et souhaite retrouver sa grandeur
passée. Chez Sand, il en est de même pour Satan qui se
confond par moment avec une figure christique, prométhéenne,
qui a défié Dieu par amour de lhumanité.
Cet extrait est tiré dune vision de Consuelo, suscitée
par la musique dAlbert, au cours de laquelle elle entend Satan
: "Non, le Christ mon frère ne vous a pas aimé plus
que je ne vous aime. Il est temps que vous me connaissiez, et quau
lieu de mappeler lennemi du genre humain, vous retrouviez
en moi lami qui vous a soutenu dans la lutte. Je ne suis pas le
démon, je suis larchange de la révolte légitime
et le patron des grandes luttes. Comme le Christ, je suis le Dieu du
pauvre, du faible et de lopprimé. Quand il vous promettait
le règne de Dieu sur la terre, quand il vous annonçait
son retour parmi vous, il voulait dire quaprès avoir subi
la persécution, vous seriez récompensés, en conquérant
avec lui et avec moi la liberté et le bonheur. Cest ensemble
que nous devions revenir, et cest ensemble que nous revenons,
tellement unis lun à lautre que nous ne faisons plus
quun. Cest lui, le divin principe, le Dieu de lesprit,
qui est descendu dans les ténèbres où lignorance
mavait jeté, et où je subissais, dans les flammes
du désir et de lindignation, les mêmes tourments
que lui ont fait endurer sur sa croix les scribes et les pharisiens
de tous les temps. Me voici pour jamais avec vos enfants, car il a rompu
mes chaînes, il a éteint mon bûcher, il ma
réconcilié avec Dieu et avec vous. Et désormais
la ruse et la peur ne seront plus la loi et le partage du faible, mais
la fierté et la volonté. Cest lui, Jésus,
qui est le miséricordieux, le doux, le tendre, et le juste :
moi je suis le juste aussi, mais je suis le fort, le belliqueux, le
sévère, et le persévérant. O! ne reconnais-tu
pas celui qui ta parlé dans le secret de ton cur,
depuis que tu existes, et qui, dans toutes tes détresses, ta
soulagé en te disant : cherche le bonheur, ny renonce pas
! Le bonheur test dû, exige-le, et tu lauras ! Ne
vois-tu pas sur mon front toutes tes souffrances, et sur mes membres
meurtris la cicatrice des fers que tu as portés ? Bois le calice
que je tapporte, tu y trouveras mes larmes mêlées
à celles du Christ et aux tiennes ; tu les sentiras aussi brûlantes,
et tu les boiras aussi salutaires ! " (SAND, George. Consuelo.
Grenoble : lAurore, 1991. p.419.). Lintégration du
Mal dans le Bien rejoint le non-manichéisme de Saint-Martin,
pour qui il ny avait pas un Grand Architecte du Bien et un Grand
Architecte du Mal. Lange déchu, comme le pervers, est donc
amené à résipiscence et sera réintégré
dans lunité. Pour Saint-Martin, si tout est amour, parole,
unité, nul ne peut subir un éternel exil loin de lunité,
de la parole et de lamour.
La prédominance de la recherche en soi de la divinité
au détriment des dogmes et des cultes est tout à fait
capitale pour Sand. Pour elle aussi, "lâme sélance
par la pensée et lamour au sein de son créateur
source de ses sentiments les plus purs et de ses plus idéales
pensées." George Sand a eu des moments très anticléricaux
dans sa vie (surtout aux alentours de 1855), mais jamais elle na
perdu la croyance en un dieu Théiste. Or, le caractère
fondamental de lIlluminisme est le Théisme.
Consuelo est une forme de recherche sur lextase.
Cette notion est aussi capitale chez Saint-Martin, puisquelle
constitue la communication pure de lâme avec le Grand Architecte,
quelle représente labdication de la volonté
propre, de la réflexion de toute faculté personnelle.
"Lextase ne commence quau point où ce nest
plus nous qui prions mais Dieu qui prie lui-même en nous."
Cela est fondamental dans Consuelo (voir à ce sujet CELLIER,
Léon. Loccultisme dans Consuelo, dans Romantisme,
1977, n°16, pp.7-19.). Pour Sand, la musique est le meilleur moyen
darriver à cette extase mystique. Il y a de nombreuses
scènes dans ses mémoires ou dans son Journal Intime
où son écoute la plonge dans des rêveries mystiques.
Les liens entre lextase et linspiration sont nombreux :
les deux concepts sentremêlent. Linspiration mystique
a une grande place dans lIlluminisme.
Globalement, lIlluminisme eut une grande influence sur les Romantiques.
Leurs préoccupations recoupent celles des Illuministes : "Le
ressort dynamique de la pensée et de lesthétique
romantiques apparaît... comme un effort inachevable pour reconstituer
lunité dun monde éclaté : unité
du langage et du monde organique, à travers le mythe et le symbole,
tentatives pour surmonter la scission entre lobjet et le sujet,
entre le moi et le monde, le conscient et linconscient. On voit
en quel sens une telle redéfinition conduit à repenser
la place du christianisme dans la pensée romantique." (FIZAINE,
Jean-Claude, Les aspects mystiques du Romantisme français, dans
Romantisme, 1976, n°11, p.4.) Ce mythe du retour à
lunité est capital chez Sand. Nicole Mozet a montré
que luvre de Sand était "construite sur une
obsession de la réparation, ou plutôt de la réconciliation
et de la médiation", de réunion des opposés.
(MOZET, Nicole. George Sand écrivain de romans. Saint-Cyr-sur-Loire
: Christian Pirot, 1997. p.24.)
Limportance de la Sophia, du corps céleste du Verbe
qui constitue lêtre, ne pouvait que trouver un écho
favorable chez George Sand, chez tous les Romantiques dailleurs.
LIlluminisme serait, selon certains critique, la source du mythe
du Poète-Mage, du Poète Inspiré, guidant le peuple.
"P. Bénichou montre que lilluminisme, en apportant
sa contribution au thème de la Parole originelle, a été
lune des conditions nécessaires pour la définition
du sacerdoce spirituel du poète, par lequel la littérature
acquiert des prérogatives qui étaient celles de la religion,
le style métaphorique sur lequel repose la nouvelle conception
de la poésie étant considéré comme résurgence
ou survivance de lallégorisme primitif. Cette approche
de lilluminisme en termes de fonction dans lensemble dun
champ idéologique devrait permettre de mieux définir son
statut et dexpliquer létendue de sa diffusion. Ni
religion, ni philosophie,
il est présent à tout
acte de langage des poètes romantiques, étant ce qui fonde
la possibilité même de leur pratique de la poésie,
ce qui justifie leur prétention à être autre chose
que "des professionnels de la fiction et de la parole heureuse",
à devenir juges, prêtres et prophètes." (FIZAINE,
Jean-Claude. Les aspects mystiques du Romantisme français, dans
Romantisme, 1976, n°11, p.7.
Finalement, et cest peut-être le plus marquant, Consuelo
met en scène une société secrète qui tient
certains traits des Illuministes. Ce roman qui se passe au XVIIIe siècle
est vraiment celui qui montre le plus clairement et le plus indiscutablement
linfluence de lIlluminisme chez Sand. Même sil
convient davantage de parler dune influence globale sur lépoque
ou dune influence indirecte. Depuis la fin des années 1830,
le philosophe Pierre Leroux exerçait une grande influence sur
George Sand. Il serait intéressant de voir quelle est limportance
de lIlluminisme dans sa philosophie. (Concernant limportance
du XVIIIe siècle dans Consuelo, voir DIDIER, Béatrice.
George Sand. Un long fleuve dAmérique. Paris : PUF,
1998. coll. Ecrivains.
Quelques références :
- SAND, George. Consuelo. Grenoble : lAurore, 1991. 3 tomes.
- BOYER, André-Jean.George Sand et Swedenborg, dans Les Cahiers
de lHomme-Esprit, 3/73.
- VIATTE, A. Les sources occultes du Romantisme, Illuminisme, Théosophie.
1770-1820, Paris : Vrin, 1927 ; réédition Champion,
1965.
Sylvie Veys |